Il me reste si peu de Quipos, mon cher Aza, qu’à peine j’ose en faire usage. Quand je veux les nouer, la crainte de les voir finir m’arrête, comme si en les épargnant je pouvais les multiplier. Je vais perdre le plaisir de mon âme, le soutien de ma vie, rien ne soulagera le poids de ton absence, j’en serai accablée.
Je goûtais une volupté délicate à conserver le souvenir des plus secrets mouvements de mon cœur pour t’en offrir l’hommage. Je voulais conserver la mémoire des principaux usages de cette nation singulière pour amuser ton loisir dans des jours plus heureux. Hélas ! il me reste bien peu d’espérance de pouvoir exécuter mes projets.
Si je trouve à présent tant de difficultés à mettre de l’ordre dans mes idées, comment pourrai-je dans la suite me les rappeler sans un secours étranger ? On m’en offre un, il est vrai, mais l’exécution en est si difficile, que je la crois impossible.
Le Cacique m’a amené un Sauvage de cette Contrée qui vient tous les jours me donner des leçons de sa langue, et de la méthode de donner une sorte d’existence aux pensées. Cela se fait en traçant avec une plume des petites figures que l’on appelle Lettres, sur une matière blanche et mince que l’on nomme papier ; ces figures ont des noms, ces noms mêlés ensemble représentent les sons des paroles ; mais ces noms et ces sons me paraissent si peu distincts les uns des autres, que si je réussis un jour à les entendre, je suis bien assurée que ce ne sera pas sans beaucoup de peines. Ce pauvre Sauvage s’en donne d’incroyables pour m’instruire, je m’en donne bien davantage pour apprendre ; cependant je fais si peu de progrès que je renoncerais à l’entreprise, si je savais qu’une autre voix pût m’éclaircir de ton sort et du mien.
Il n’en est point, mon cher Aza ! aussi ne trouvai-je plus de plaisir que dans cette nouvelle et singulière étude. Je voudrais vivre seule : tout ce que je vois me déplaît, et la nécessité que l’on m’impose d’être toujours dans la chambre de Madame me devient un supplice.
Dans les commencements, en excitant la curiosité des autres, j’amusais la mienne ; mais quand on ne peut faire usage que des yeux, ils sont bientôt satisfaits. Toutes les femmes se ressemblent, elles ont toujours les mêmes manières, et je crois qu’elles disent toujours les mêmes choses. Les apparences sont plus variées dans les hommes. Quelques-uns ont l’air de penser ; mais en général je soupçonne cette nation de n’être point telle qu’elle paraît ; l’affectation me paraît son caractère dominant.
Si les démonstrations de zèle et d’empressement, dont on décore ici les moindres devoirs de la société, étaient naturelles, il faudrait, mon cher Aza, que ces peuples eussent dans le cœur plus de bonté, plus d’humanité que les nôtres, cela se peut-il penser ?
S’ils avaient autant de sérénité dans l’âme que sur le visage, si le penchant à la joie, que je remarque dans toutes leurs actions, était sincère, choisiraient-ils pour leurs amusements des spectacles, tels que celui que l’on m’a fait voir ?
On m’a conduite dans un endroit, où l’on représente à peu près comme dans ton Palais, les actions des hommes qui ne sont plus1 ; mais si nous ne rappelons que la mémoire des plus sages et des plus vertueux, je crois qu’ici on ne célèbre que les insensés et les méchants. Ceux qui les représentent, crient et s’agitent comme des furieux ; j’en ai vu un pousser sa rage jusqu’à se tuer lui-même. De belles femmes, qu’apparemment ils persécutent, pleurent sans cesse, et font des gestes de désespoir, qui n’ont pas besoin des paroles dont ils sont accompagnés, pour faire connaître l’excès de leur douleur.
Pourrait-on croire, mon cher Aza, qu’un peuple entier, dont les dehors sont si humains, se plaise à la représentation des malheurs ou des crimes qui ont autrefois avili, ou accablé leurs semblables ?
Mais, peut-être a-t-on besoin ici de l’horreur du vice pour conduire à la vertu ; cette pensée me vient sans la chercher, si elle était juste, que je plaindrais cette nation ! La nôtre plus favorisée de la nature, chérit le bien par ses propres attraits ; il ne nous faut que des modèles de vertu pour devenir vertueux, comme il ne faut que t’aimer pour devenir aimable.
1. Des hommes qui ne sont plus : [Note de l'autrice] les Incas faisaient représenter des espèces de Comédies, dont les sujets étaient tirés des meilleures actions de leurs prédécesseurs.
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